
Par Sylvie Goulard, Institut franco-allemand, qui interviendra aux Jéco 2025 sur la conférence : Les Européens et leur destin
Europe : entre les discours et les actes, le fossé se creuse de plus en plus. Bien sûr, des commissaires, des députés et des fonctionnaires européens, des ministres nationaux et leurs équipes travaillent, en matière de défense, ou pour construire le marché des services financiers par exemple. Mais non seulement de nouveaux partages de souveraineté semblent exclus, mais ceux du passé sont trop souvent ignorés. En France, si les gouvernements successifs avaient grosso modo respecté les engagements pris à Maastricht, lorsque la France voulait ardemment l’Union économique et monétaire, sa dette serait moins astronomique, son coût serait plus supportable. En confondant la souveraineté avec la facilité, consistant à vivre au-dessus de ses moyens, la France s’est mise en difficulté, au risque de fragiliser la zone euro et d’endommager sa relation privilégiée avec l’Allemagne. Ailleurs, des fusions bancaires sont bloquées, des réflexes nationalistes ressurgissent sans que la Commission n’intervienne.
La négligence collective n’affaiblit pas seulement l’Union mais les Etats qui la composent. Quand l’UE peine à définir et à défendre concrètement ses intérêts face à la Chine, quand, malgré le nombre élevé de victimes civiles, des deux côtés, l’UE ne parvient pas à adopter une position commune dans le conflit à Gaza, aucun Européen n’en sort grandi. Même la sortie de l’Union, dont le Royaume-Uni a tenté l’expérience, montre que « reprendre le contrôle » n’est pas aussi simple que les souverainistes le laissent croire.
Alors que faire ?
Réfléchir à ce que nous voulons être, sans illusions, en posant d’abord la bonne analyse. Dans un monde d’Etats, sommes-nous bien équipés ? En matière commerciale, la taille et la solvabilité du marché unique n’ont pas suffi à nous assurer une position de force, comme l’a montré la négociation récente d’Ursula von der Leyen avec le Président Trump. L’UE a accepté une transaction asymétrique, humiliante, peu conforme aux règles de l’OMC, assorties de promesses d’achat de gaz issu de fracking, dans des quantités que l’UE serait bien incapable d’absorber. Le green deal, déjà privé de sa partie stratégique sur les data et les chaînes de valeur, gît sur un …green écossais.
Malgré toutes les réalisations dont nous pouvons être fiers, nous avons un sacré « trou dans la raquette ». Le Président américain n’a pas négocié un accord commercial, il a menacé de ne plus assurer la défense de l’UE, d’où nos concessions unilatérales. C’est très différent. Or depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie (en 2014 puis 2022), «l’Europe de la défense» reste un mirage. Au mieux, certains progrès sont faits pour faciliter la mise en commun des achats des Etats membres et leur coordination. Mais l’horizon reste celui de compétences nationales, les décisions sont toujours prises à l’unanimité, d’où les blocages et atermoiements que nous voyons dans le dossier ukrainien. Et du reste, la légitimation de décisions militaires figure au nombre des sujets les plus délicats dont une démocratie peut traiter car il s’agit de vie et de mort.
Les nationalistes ont beau présenter les Etats nations comme un recours et la coordination comme une panacée, ils recyclent en réalité un modèle qui, au vingtième siècle, a montré ses limites. Jean Monnet est parti des défauts du veto pour imaginer la méthode communautaire. Revenir à la case départ est un leurre. Le choix n’est pas entre une UE faible ou bien des Etats nation forts, mais entre le leadership à une autre échelle, à inventer, ou l’insignifiance programmée. Nous n’avons pas de temps à perdre car les frustrations de l’entre-deux actuel, l’émiettement du paysage politique qui est d’ailleurs en partie dû à la pénétration de la désinformation, montrent combien nos démocraties nationales sont vulnérables. L’idée que nos pays pourraient être stables et prospères dans une Europe qui part à vau-l’eau est une vue de l’esprit.
Quand toute l’Union européenne représente moins de 6 % de la population mondiale et a pris tant de retard sur les Etats-Unis et l’Asie en matière d’innovation, que signifie notre incapacité à changer d’échelle ? Quand M. Macron, Mme Meloni, MM.Merz, Stubb, Mme von der Leyen + Keir Starmer) vont en groupe à Washington, cette équipe nombreuse reflète-t-elle une belle unité ou l’incapacité à parler d’une seule voix ? Chacun se souvient des interminables Conseils européens de l’époque de la crise financière. Cette lourdeur était déjà un problème à l’époque mais, en matière de sécurité et de défense, le temps de réaction se compte parfois en minutes. Conçues pour un monde différent, nos institutions ne sont pas adaptées à la gestion éventuelle d’une grave crise sécuritaire. Pourtant, loin de travailler à consolider l’UE, en décembre 2023, les 27 gouvernements et la Commission, se sont lancés dans une fuite en avant, en promettant l’adhésion à une dizaine d’Etats supplémentaires (Ukraine, Moldavie, Géorgie, Balkans occidentaux). Les bonnes raisons ne manquent pas d’aider ces pays agressés par la Russie, menacés dans leur existence ou manipulés par Moscou. Et pendant longtemps, l’arrivée de nouveaux Etats membres (de l’Espagne aux pays d’Europe centrale et orientale) a réussi à arrimer ces pays à l’UE, à étendre nos valeurs. Mais est-ce encore possible ? Et si oui, faisons-nous au moins le maximum pour y parvenir ? Les gouvernements européens ne disent pas quels seront, à 35, les politiques, les institutions, le budget.
En outre, la montée du nationalisme identitaire en Hongrie, Pologne, Slovaquie, et depuis peu en république tchèque mais aussi aux Pays-Bas ou en Italie, montre les limites de la méthode. Or personne, à Bruxelles ou dans les capitales, n’accepte de faire un examen de conscience. Qu’avons-nous raté, pays fondateurs et autres, ensemble ? Comment faire en sorte que dans certains pays dont l’entrée dans l’UE a été volontaire, qui en sont membres à part entière, avec le moyen d’influencer la prise de décision et qui reçoivent des fonds européens substantiels, des partis nationalistes prennent prétexte de l’expérience de leur entrée forcée dans l’Union soviétique, pour fouler aux pieds les principes de l’Etat de droit et bloquer l’UE ? Comment éviter les vetos pro-russes de Viktor Orban et les demandes de réparation anachroniques du Président polonais envers l’Allemagne ? Le nombre des membres de l’UE, l’hétérogénéité qu’il entraîne, ne sont pas des sujets à négliger.
Rares sont ceux qui invoquent l’obligation de « coopération loyale » inscrite dans le traité, et personne ne se risque à mentionner le besoin de développer un « patriotisme européen ». Or, à défaut d’adosser la coopération à une forme d’engagement moral, non seulement les invocations « géopolitiques » du moment sont creuses, mais il est probable que l’UE se délitera peu à peu. Menacée, dans certains pays, par le manque de sérieux sur la dette financière, minée partout par la dette environnementale que certains préfèrent désormais nier, l’Union européenne est surtout sapée par notre manque de confiance en nous : nous avons su bâtir la paix entre des anciens ennemis ; dans le continent qui avait donné naissance au fascisme et au nazisme, nous avons établi un ordre de droit, contrôlé par une Cour supranationale. Les pays meurtris par la dictature et le communisme ont voulu nous rejoindre. Depuis la guerre, nous avons fondé la reconstruction sur la révolution de la coopération, là où certains font semblant que le progrès des hommes peut venir de la confrontation. Beaucoup de choses ont donc « bien marché ». L’humilité commande de voir les inachèvements et les défauts de conception, afin d’en tirer les leçons, non pour nous accabler, mais pour être à la hauteur de nos valeurs et notre héritage. Dans la société civile, des économistes, des entrepreneurs et responsables associatifs, comme certains politiques développent des idées nouvelles. Il serait temps d’en parler et de sortir des débats tout faits. C’est l’un des objectifs des JECOs auxquels je me réjouis de participer encore cette année.