
Par Alain Quinet, Professeur associé, Académie de St-Cyr Coëtquidan, qui interviendra aux Jéco 2025 sur la conférence : A quoi ressemble une économie de guerre ?
L’Europe et la France ne sont pas en guerre, mais elles sont confrontées depuis quelques années à une accumulation de périls et de défis géopolitiques. Le thème de l’économie de guerre est revenu dans le débat public pour signifier que les politiques publiques doivent désormais intégrer les enjeux de sécurité militaire et de sécurité économique.
Le visage de l’économie de guerre tel qu’il commence à se dessiner ne ressemble pas à ceux que les Européens avaient connu lors des deux guerres mondiales. Il emprunte certains traits de la guerre froide : un budget de défense plus élevé et une compétition technologique féroce entre grandes puissances. Il présente aussi des caractéristiques inédites. Les interdépendances entre puissances sont beaucoup plus fortes que du temps de la guerre froide et sont systématiquement « arsenalisées ». Une « révolution des affaires militaires » émerge par ailleurs avec la robotisation du champ de bataille et la généralisation de l’intelligence artificielle qui transforme le modèle économique de la défense. Dans un tel contexte, l’enjeu pour les Etats européens n’est pas simplement de reconstituer des capacités militaires amoindries, mais aussi de regagner collectivement en autonomie stratégique.
I - Les nouveaux visages de la guerre
C’est à l’ombre des guerres du XXème siècle que s’est forgé le concept d’économie de guerre, pour désigner le système économique d’exception mis en place par les belligérants : des dépenses militaires pouvant atteindre entre le tiers et la moitié du PIB, une mobilisation massive de ressources humaines et industrielles, la mise entre parenthèses du cadre macroéconomique pour financer les besoins de défense, un rationnement de la demande aussi équitable que possible pour gérer les pénuries et maîtriser les tensions inflationnistes.

Les deux guerres mondiales ont été des affrontements majeurs, marqués par une forte attrition, entre adversaires symétriques, Après 1945, la guerre vue d’Europe a pris des formes beaucoup moins exigeantes en termes de ressources :
- Une guerre froide fondée sur la course aux armements et la compétition technologique, impliquant un effort budgétaire continu mais maîtrisé – compris entre 3% et 5% du PIB - avec des retombées positives sur l’industrie civile ;
- Les guerres asymétriques contre des réseaux extrémistes violents – guerres longues et aux résultats inégaux, mais menées par des armées de métier à un coût contenu.
Aujourd’hui l’Europe vit sur son sol le retour de la conflictualité sous toutes ses formes : affrontement majeur en Ukraine, mais aussi manœuvres hybrides (cyberattaques, sabotages et brouillages GPS, incursion de drones) et coercition économique, le tout dans le contexte d’affaiblissement des garanties de sécurité américaines.
II – Vers une nouvelle économie de guerre froide ?
Un pays entre en économie de guerre lorsqu’il doit revoir ses objectifs de politique économique pour faire face à la montée des menaces. La France et l’Union européenne ne sont pas aujourd’hui en guerre, mais elles ont déjà intégré de nouveaux objectifs de sécurité militaire et de sécurité économique.
L’échelle européenne du réarmement
Les dépenses de défense en Europe, après avoir atteint un point bas à 1,3% du PIB en 2015, ont augmenté pour atteindre 2% du PIB (graphique 1), avec une cible OTAN de 3,5% du PIB – soit les niveaux que nous avions déjà connus du temps de la guerre froide.
Graphique 1 Dépenses militaires des pays membres de l’UE (en % du PIB)

Ce réarmement budgétaire pose la question de l’échelle européenne. Jusqu’à présent la défense d’un Etat européen pouvait être considérée comme un bien public national, fondé sur un effort budgétaire 100% domestique, les armées nationales venant s’arrimer au système de commandement et de planification de l’OTAN et s’adosser aux moyens de renseignement et de logistique des Etats-Unis.
Même si chaque Etat peut avoir sa propre conception de l’autonomie stratégique et du lien transatlantique, l’Europe émerge aujourd’hui comme l’un des périmètres légitimes de production du bien public défense, dans un contexte où les garanties de sécurité américaines s’effritent, avec à la clé un double enjeu :
- Militaire, au regard de la faiblesse de l’Europe dans certains domaines capacitaires – défense sol-air, renseignement et logistique ;
- Economique. En l’absence de marché unique européen des équipements de défense, la demande et l’offre des différents Etats européens restent très fragmentées. Les productions d’armement domestiques peinent à exploiter les économies d’échelle – ce qui renchérit les équipements et dilue l’impact des efforts budgétaires.
La recherche de l’autonomie stratégique
Du temps de la guerre froide, le commerce entre le bloc occidental et le bloc soviétique ne représentait que moins de 5% du commerce mondial, chaque camp conduisant une stratégie de développement centrée sur ses propres technologies et sa sphère d’influence politique. Nous faisons désormais face à un contexte radicalement différent, cumulant de grandes tensions géopolitiques et de fortes interdépendances économiques (cf. graphique 2). Pour prendre un exemple simple, chaque avion de chasse américain F35 a besoin de plus de 400kg de terres rares, dont la production mondiale est largement sous le contrôle de la Chine. Les grandes puissances utilisent désormais leur puissance militaire, leur maîtrise des réseaux digitaux et financiers (Etats-Unis) ou des chaines de valeur (Chine) pour préempter les ressources rares de l’économie mondiale et asseoir leur suprématie.
Graphique 2 : Rivalités géopolitiques et interdépendances commerciales
Dans ce contexte, l’Europe a besoin de retrouver des marges d’autonomie stratégique, c’est-à-dire :
- Sortir des dépendances excessives – notamment la dépendance aux énergies fossiles (par la décarbonation), aux terres rares et composants critiques (par la diversification des fournisseurs et l’investissement sur le sol européen) ;
- Être capable par l’innovation de créer des rapports de force géoéconomiques.
Les entreprises, cibles et vecteurs d’innovation
Du temps de la guerre froide, l’économie de guerre était portée par un secteur spécialisé – ce que le Président Eisenhower appelait le « complexe militaro-industriel ». Aujourd’hui toutes les entreprises peuvent être « rattrapées » par l’économie de guerre, soit qu’elles puissent être victimes de sanctions économiques -directes ou extraterritoriales - soit qu’elles puissent contribuer à la défense et la sécurité du pays.
L’enjeu n’est pas seulement de produire davantage de plateformes héritées du passé mais de rentrer aussi dans une dynamique d’innovation « en boucle courte » : il ne sert à rien de stocker en masse des drones qui risquent l’obsolescence rapide. La robotisation du champ de bataille et l’utilisation massive de l’intelligence artificielle en Ukraine montrent l’importance d’innover et de s’adapter en continu aux changements observables ou prévisibles dans « l’art de la guerre ».
Dans ce contexte, la frontière entre monde civil et militaire se brouille. Les grandes entreprises d’armement sont stimulées par la hausse des budgets d’équipement. Mais les grandes innovations utiles aux armées sont aussi pour une large part issue d’entreprises civiles et commerciales. Comme le montre la guerre en Ukraine, des entreprises nativement civiles peuvent même se retrouver « sur la ligne de front pour offrir aux armées l’accès à des réseaux d’infrastructure (satellites, stockage de données, Cloud..) mais aussi des services et des données. Dans ce contexte, la défense a besoin d’élargir la base de ses fournisseurs industriels et d’abaisser les barrières à l’entrée.
Alain Quinet, Professeur associé à l’Académie de Saint-Cyr Coëtquidan, auteur d’«Économie de la guerre» (Economica), prix Turgot 2024.