
Par Mathieu Couttenier, Professeur d'économie, École Normale Supérieure de Lyon et Directeur du CERGIC, qui interviendra aux Jéco 2025 sur les conférences : L’économie de la violence avec Mathieu Couttenier et Les batailles pour les ressources naturelles
En 2024, un habitant sur huit vit à portée d’explosions, d’affrontements ou de violences contre les civils. Et, si rien ne change, près de 60 % des plus pauvres de la planète vivront d’ici à 2030 dans des pays ravagés par les conflits, la violence et l’instabilité (Banque mondiale, 2025). La violence n’est ni une exception ni un accident : elle structure durablement des trajectoires politiques, économiques et sociales. Surtout, elle se renforce d’elle-même, puisqu’environ 40 % des pays replongent dans un conflit dans les dix ans suivant un accord de paix (Collier et al., 2003). C’est l’idée au cœur du livre : parler de cycle vicieux de violence, pour en révéler la profondeur structurelle et la temporalité étendue.
Ce livre, publié chez Les Léonides, poursuit une ambition simple : mettre la recherche au service du public, en montrant ce que l’économie peut dire des conflits : quantifier sans déshumaniser, expliquer les mécanismes sans les excuser, éclairer l’action sans la prescrire. L’économie y dialogue avec la sociologie, l’histoire, la géographie, l’anthropologie ; elle s’enrichit des données de terrain et des récits de vies, et s’articule en trois chapitres : déterminants, coûts, politiques.
Aux origines de la violence

Pourquoi des sociétés basculent-elles dans la violence ? Dans le livre, je rappelle que les ressorts non économiques comptent : monopole de décision des élites, erreurs de jugement, déficit de confiance, conflits de valeurs et symboles, altruisme communautaire qui rend la violence « rationnelle » au sein d’un groupe. Mais les conditions économiques modèlent puissamment ces dynamiques.
Deux forces principales coexistent. D’un côté, lorsque les perspectives de revenu licite se dégradent, le coût d’opportunité de l’engagement armé diminue : plus les revenus issus du travail légal s’effondrent, plus la participation à une rébellion ou à des activités violentes devient « abordable ». Les pertes économiques s’ajoutent alors aux frustrations sociales et aux vulnérabilités individuelles, créant un terrain propice à la mobilisation armée. De l’autre, la richesse d’un territoire peut, au contraire, attiser les convoitises : dès que la coercition devient lucrative, elle nourrit des logiques de prédation où des acteurs armés cherchent à s’approprier ressources et rentes, non pour revendiquer, mais pour exploiter.
Le Rwanda illustre tragiquement comment la chute des cours du café, combinée aux ajustements structurels, a nourri la crise économique, le ressentiment social et la propagande haineuse à la veille du génocide. Plus largement, la littérature académique a montré que les variations de revenu liées aux fluctuations des prix agricoles mondiaux peuvent influencer la dynamique des conflits. En Afrique, une baisse des prix agricoles accroît significativement la probabilité de conflit, tandis qu’en Colombie, l’effondrement du prix du café s’accompagne d’une intensification marquée des affrontements et la hausse du prix du pétrole alimente la violence dans les zones productrices (Berman et Couttenier, 2015 ; Dube et Vargas, 2013).
Au-delà de ces chocs sur les revenus agricoles, d’autres formes de richesse matérielle jouent un rôle tout aussi déterminant dans les dynamiques de violence, à commencer par les ressources naturelles et la terre, dont la valeur économique et symbolique attise fréquemment les rivalités locales. Les ressources naturelles jouent un rôle profondément ambivalent : elles peuvent aussi bien alimenter la guerre que financer la paix. Entre 1997 et 2010, la flambée des prix de plusieurs minerais explique jusqu’à un quart de la violence observée en Afrique (Berman, Couttenier, Rohner et Thoenig, 2017). Mais au-delà des minerais, la terre elle-même constitue un foyer de conflictualité. Source de richesse et de subsistance, elle peut réduire les incitations à la guerre en offrant des revenus agricoles, tout en exacerbant les rivalités lorsqu’elle devient objet de convoitise, d’exclusion ou d’appropriation inégale.
Le changement climatique agit désormais comme un puissant multiplicateur de menaces, en fragilisant les économies, en exacerbant les inégalités et en attisant les tensions autour de ressources vitales. Là où l’État est faible et les infrastructures défaillantes, la rareté, notamment celle de l’eau, devient un facteur direct de conflit et de déplacement. Du Yémen à la Syrie, les sécheresses extrêmes ont transformé des crises environnementales en crises sociales et politiques majeures. Là où l’eau souterraine est accessible à moins de 50 mètres, la violence est aujourd’hui environ 15 % plus élevée qu’en 1997, les inégalités locales d’accès exacerbant encore les tensions, des zones qui, sous un réchauffement de +1,5 °C, pourraient devenir des foyers majeurs de conflit (Laugerette, Jedwab et Couttenier, 2025).
La pauvreté peut pousser des individus vers la violence, mais c’est leur coordination qui transforme ces frustrations en conflit armé. Les groupes armés jouent ce rôle d’organisation collective, structurant la violence autour d’objectifs politiques, économiques ou communautaires. Leur force réside moins dans la colère individuelle que dans leur capacité à mobiliser, armer et contrôler des combattants. Mais ces groupes ne prospèrent jamais dans le vide : leur émergence et leur enracinement tiennent autant à la misère et aux frustrations sociales qu’à la défaillance de l’État. Là où l’autorité publique s’effondre, où la sécurité, la justice ou les services essentiels ne sont plus assurés, ils s’imposent en acteurs de substitution. En assumant des fonctions régaliennes, lever l’impôt, rendre la justice, fournir l’éducation ou la santé, ils consolident leur légitimité politique. Cette « gouvernance rebelle » montre que les groupes armés ne s’imposent pas seulement par la force des armes, mais en exploitant les vides institutionnels et en se présentant comme une alternative à un État absent, corrompu ou impuissant.
Comprendre les coûts des conflits : un enjeu crucial
Dans une seconde partie du livre, je reviens sur la nécessité d’améliorer notre compréhension des couts des conflits. L’évaluation des coûts vise à quantifier, dans toute la mesure du possible, les pertes matérielles, humaines et institutionnelles engendrées par la guerre. Au-delà des destructions immédiates, les conflits désorganisent durablement la production, freinent l’accumulation de capital humain et minent les incitations économiques, du court au long terme. Comprendre ces effets permet d’identifier les canaux par lesquels la violence freine la croissance et aggrave les inégalités. Une telle analyse, fondée sur des mesures rigoureuses, constitue un outil essentiel pour orienter les politiques de reconstruction et de développement post-conflit.
Dans cette perspective, je reviens en détail sur les conséquences des conflits pour une multitude d’acteurs, à commencer par les enfants, premières victimes, souvent invisibles, des guerres. En 2023, près de 473 millions d’entre eux vivaient dans des zones de conflit. L’exposition précoce à la violence altère durablement la santé, la scolarisation et le capital humain, avec des effets mesurables plusieurs décennies plus tard (Akresh, Bhalotra, Leone et Okonkwo Osili, 2012 ; León, 2012). Ces impacts ne se limitent pas aux zones directement touchées : l’insécurité et la peur perturbent les comportements et la santé, même à distance (Alfano et Cornelissen, 2025 ; Tapsoba, 2023). Enfin, les individus exposés à la guerre durant l’enfance présentent un risque accru de comportements violents à l’âge adulte, un héritage tragique que des politiques inclusives peuvent toutefois atténuer (Couttenier, Preotu Petrencu, Rohner et Thoenig, 2019).
Une dimension souvent négligée dans l’évaluation des coûts de la violence, sur laquelle je reviens en détail dans le livre, concerne le genre, étroitement imbriqué à la dynamique des conflits. Les guerres bouleversent parfois les rapports sociaux et redéfinissent la place des femmes dans les sphères économique et politique ; mais, dans le même temps, elles réactivent des formes anciennes de domination ou en font émerger de nouvelles, profondément ancrées dans la violence et la survie. La violence sexuelle devient alors, pour certains groupes armés, un instrument de domination et de contrôle territorial : en instaurant la peur et l’humiliation, elle facilite l’extorsion de ressources et la soumission des populations. Dans les zones où la main-d’œuvre locale demeure indispensable, le viol s’impose comme une arme stratégique, substitut à la violence létale, permettant de maintenir l’ordre et de maximiser les rentes (Fourati, Girard et Laurent-Lucchetti, 2022).
Les entreprises, acteurs essentiels de l’activité économique, figurent parmi les premières victimes des conflits armés. Longtemps négligée, leur étude suscite désormais un intérêt croissant, porté par l’accès à des données microéconomiques de plus en plus fines, y compris dans des contextes marqués par la violence. Cinq grands mécanismes permettent de comprendre comment la guerre affecte le fonctionnement des firmes : la perturbation de l’offre de travail, les difficultés d’accès aux intrants, la hausse des coûts liés à leur propre protection, les contraintes sur leur implantation géographique, et les incertitudes pesant sur leurs décisions d’investissement. De nombreux conflits récents éclatent dans des économies fortement interdépendantes, où les entreprises sont reliées par des chaînes de valeur complexes. Cette configuration interroge la véritable portée des effets économiques de la violence, qui dépassent souvent les zones directement touchées pour se diffuser à l’ensemble du tissu productif. Dans le cas du conflit maoïste en Inde, les entreprises directement exposées réduisent leur production et augmentent leurs prix, entraînant une hausse des coûts pour leurs clients, y compris hors des zones de conflit. Près des trois quarts de l’impact économique total résultent ainsi de la propagation des chocs à travers les réseaux de production, pour un coût annuel estimé entre 2 et 4 milliards de dollars (Couttenier, Monnet et Piemontese, 2025).
Évidemment, les coûts des conflits sont protéiformes, et j’y reviens en détail dans le reste de l’ouvrage. L’exposition à la violence de guerre influence profondément l’action collective, la cohésion sociale, la confiance et la coopération, autant de fondations invisibles mais essentielles du vivre-ensemble. La guerre engendre presque toujours une crise humanitaire majeure, marquée par les déplacements forcés et la désorganisation des sociétés. Mais il ne faut pas non plus oublier qu’elle crée, dans son sillage, des gagnants : acteurs économiques, politiques ou militaires, qui tirent profit du chaos et des rentes qu’il génère.
Que faire ? Politiques publiques et leviers d’action
Les instruments de sortie ou de limitation des conflits présentent des promesses réelles, mais aussi de profondes limites. Les médiations, lorsqu’elles sont portées par des acteurs légitimes et persistants, peuvent aboutir à des succès notables, comme l’accord de paix mozambicain facilité par la communauté Sant’Egidio au début des années 1990, mais se heurtent ailleurs à des impasses durables, à l’image du Soudan aujourd’hui.
Les discours publics de leaders politiques, religieux ou culturels peuvent également devenir de puissants instruments de paix, capables de mobiliser les émotions collectives et de redéfinir les horizons normatifs. Au-delà de leur portée symbolique, ils réorganisent les récits et les rapports de force, ouvrant des espaces de dialogue et de réconciliation. De Kennedy appelant en 1963 à une « course à la paix », à Arafat en 1974 légitimant la voie diplomatique palestinienne, jusqu’à Obama en 2009 plaidant pour un « nouveau départ » avec le monde musulman, ces prises de parole rappellent qu’une rhétorique bien construite peut, parfois, précéder et déclencher de véritables inflexions diplomatiques.
Fort de son autorité morale et spirituelle, le pape exerce, lui aussi, une influence mesurable sur les comportements des groupes armés, des élites locales et des communautés, en modifiant les normes sociales et les incitations à la violence. L’analyse de plus d’une centaine de discours prononcés depuis 1997 montre qu’ils sont associés, en moyenne, à une baisse de 23 % de la violence dans les semaines qui suivent, avec des effets très variables selon les pontificats et les contextes. Si Jean-Paul II et François ont globalement contribué à apaiser les tensions, Benoît XVI a parfois, au contraire, ravivé les violences, notamment après le discours de Ratisbonne en 2006 (Couttenier, Hatte, Laugerette et Sonno, 2025). Ces résultats illustrent le pouvoir ambivalent de la parole religieuse : elle peut pacifier, mais aussi polariser, selon les mots employés, les publics visés et les relais qui la diffusent.
Les interventions armées s’avèrent utiles après la fin des combats, à condition d’un déploiement dense et de qualité, mais leurs effets demeurent incertains en pleine guerre (Rohner, 2024). Les sanctions, quant à elles, ont un coût pour leurs initiateurs, et leur efficacité dépend largement de leur conception, multilatérales, ciblées, et du contexte politique local, où elles peuvent parfois renforcer des réflexes nationalistes (Crozet et Hinz, 2020 ; Gold, Hinz et Valsecchi, 2024). L’aide au développement produit des effets ambigus : certains programmes communautaires sont sabotés lorsqu’ils menacent la légitimité d’acteurs armés, tandis que des transferts monétaires bien conçus et sécurisés peuvent temporairement réduire la violence, comme l’ont montré les expériences menées au Niger (Premand et Rohner, 2024).
D’autres leviers existent. Informer les combattants sur les conditions de reddition ou d’amnistie réduit la létalité et favorise les défections, comme l’ont montré les campagnes radiophoniques menées contre l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) au début des années 2000 (Armand, Atwell et Gomes, 2020). L’éducation agit également comme un pare-feu : en Indonésie, la construction de 1,25 école pour 1 000 enfants a diminué d’un quart la probabilité de conflit (Rohner et Saia, 2020). Couper les ressources financières des groupes armés demeure enfin essentiel : les dispositifs de certification (processus de Kimberley), de déclaration d’origine des minerais (Dodd-Frank Act) ou la démonétisation, comme en Inde en 2016, ont produit des effets contrastés mais instructifs, entre baisse de certaines formes de violence et phénomènes d’appropriation opportuniste. Enfin, les récits médiatiques jouent un rôle crucial : radios locales et réseaux sociaux peuvent, selon les contextes, attiser la haine ou, au contraire, contribuer à désamorcer la violence.
Redonner toute sa place à la science
On ne gagne pas la paix sans comprendre la guerre. Loin de la caricature du technocrate, l’économiste quantifie, met à l’épreuve et documente ; il travaille avec les autres sciences sociales pour distinguer le remède de l’illusion. Le livre plaide pour une action publique instruite par la preuve, consciente des contextes et des incitations, et pour une présence accrue des chercheurs dans le débat public. C’est à ce prix que l’on pourra briser, pas à pas, les cycles vicieux de la violence.