
Par Wladimir Andreff, Professeur honoraire de Sciences économiques, Université Paris 1, intervenant régulier aux Jéco qui nous propose ce billet à l'occasion de la sortie de son ouvrage Économie du sport professionnel, Classiques Garnier
Le sport professionnel représente 80% de la littérature internationale en économie du sport que cet ouvrage met à la disposition du lecteur francophone. Elle analyse l’équilibre compétitif, l’organisation en cartel, la modélisation des ligues sportives professionnelles et leur régulation, le talent sportif, le spectacle sportif et les tournois de sports individuels.
Le premier article d’économie du sport (Rottenberg, 1956) traite du base-ball professionnel, de l’équilibre des forces sportives en présence (équilibre compétitif - EC) et établit le principe d’invariance – similaire au théorème de Coase: le marché sans coût de transaction, contrairement à la régulation, atteint la répartition optimale des forces entre les équipes. Et entretient ainsi l’incertitude du résultat sportif. Pour Neale,1964, cette incertitude est plus grande quand les équipes se coordonnent en cartel dans une ligue; ceci augmente aussi l’intensité compétitive IC – due au désir de chaque équipe d’atteindre un meilleur classement. L’EC est estimée par des indicateurs de dispersion, de concentration, d’inégale répartition et de corrélation inter-temporelle calculés au niveau d’un match, d’un championnat ou d’une ligue. L’IC est mesurée par un indice de fluctuation du classement des équipes. L’EC et l’IC attirent l’affluence au stade.
Ligues sportives: équilibre compétitif versus équilibre économique

Les équipes professionnelles se groupent en cartel centralement planifié en ligue fermée (USA) ou en cartel dominé par un oligopole de quelques équipes en ligue ouverte (Europe). Les règles du cartel rationnent l’offre de spectacle sportif. Le format des compétitions, la répartition territoriale des équipes et la taille de la ligue (nombre d’équipes) sont éloignés de l’optimum. La concurrence économique entre équipes n’existe pas en ligue fermée et ne joue qu’entre ligues rivales; elle est limitée en ligue ouverte. Selon le type de ligue, les clubs ont des fonctions-objectifs différentes: maximisation du profit, de l’utilité, des victoires ou du revenu. Analyser la fonction de production de l’équipe permet d’en mesurer l’efficience, ainsi que celle du coach et du changement de coach.
On a plusieurs modélisations d’une ligue sportive: équilibre Walrasien avec maximisation du profit en ligue fermée, conjecture de Nash ou modèle de déséquilibre avec maximisation des victoires en ligue ouverte. L’équilibre économique ne coïncide jamais avec l’équilibre compétitif, sauf à supposer une ligue composée d’équipes de taille de marché identique. Ce qui appelle une régulation pour se rapprocher de l’EC. En ligue fermée: restriction de la libre embauche des joueurs (la draft), revenue sharing entre équipes, plafonnement salarial, taxe de luxe, escrow tax (dépôt fiduciaire), franchises d’expansion pour faire croître la taille de la ligue et mobilité des équipes par délocalisation des franchises. En ligue ouverte: système de réservation et de transfert restreignant la mobilité des joueurs entre équipes, dérégulé en 1995, redistribution des revenus de la télévision, système de promotion des clubs en division supérieure au mérite sportif et de relégation en division inférieure des mal classés.
Talent, rémunération et spectacle sportif
Le rapport propriétaires-joueurs et leur pouvoir de marché respectif déterminent le fonctionnement du marché du talent (travail) sportif : demande monopsoniste de la ligue et exploitation des joueurs; syndicat unique des joueurs et monopole bilatéral; oligopsone non coordonné (ligue ouverte) et hold-up des superstars. Le marché est segmenté par la qualité des joueurs et en dérégulation partielle (statut d’agent libre des joueurs) ou plus complète (arrêt Bosman). Alors les indemnités de transfert explosent, le joueur devient un actif financier, le marché se mondialise, les coûts de transaction (rémunération des agents de joueurs) augmentent. Le différend salarial se règle par un conflit du travail (lock out, USA) ou par l’inflation salariale et la course aux armements (recrutement des joueurs) ailleurs. La relation entre salaire et performance sportive (productivité du travail), en asymétrie d’information, est distordue d’où des inégalités salariales, un effet superstar, des discriminations raciale, ethnique, linguistique, par nationalité et par genre.
La demande de spectacle sportif en live – dans le stade - obéit à de nombreux déterminants, pas tous économiques, à l’effet de substitution et à l’effet revenu. Sont empiriquement testés: l’inélasticité prix de la demande, la segmentation de la demande, un excès de demande pour les matches de grande qualité, un excès d’offre pour les matches sans enjeu. Le marché noir des billets (en excès de demande) évolue en marché secondaire internalisé par les clubs. Ceux-ci, en situation de monopole local, discriminent les spectateurs par les prix et recourent au principe du prix dynamique dans leur tarification.
Sur le marché dérivé du spectacle sportif médiatisé, l’audience à la TV ne se substitue pas à l’affluence au stade. Diverses variables déterminent la part d’audience (demande) et le temps d’antenne (offre) sur le marché des émissions sportives, la grande majorité diffusées par des chaînes payantes. Un manque à gagner est dû au streaming et au piratage de certaines émissions. Le marché des droits de retransmission TV des spectacles sportifs est très imparfait, allant de situations de monopole et d’oligopole au monopole bilatéral, au monopsone et à l’oligopsone. Car la vente des droits est soit individuelle, par chaque club, soit collective par la ligue pour tous ses clubs. L’acquisition des droits étant l’issue d’une mise aux enchères, les diffuseurs sont parfois victimes de la winner’s curse.
Plus le sport est télévisé, plus le marché du sponsoring sportif s’étend et se diversifie, notamment vers le naming (sponsoriser un stade). Il est perturbé par l’ambush marketing, des passagers clandestins parvenant à associer leur nom à l’image du sport sans avoir payé pour cela.
Le marché des paris sportifs a évolué du monopole public et des paris mutuels à cotes fixes vers un produit offert en ligne sur un marché mondial dérégulé où tout parieur peut modifier son choix à tout instant, 24/24. L’efficience du marché est empiriquement vérifiée.
En sport individuel, le premier problème d’un tournoi est de stimuler l’effort de chaque athlète individuel par une incitation appropriée. Cela dépend du type de tournoi: tournoi symétrique où le vainqueur gagne tout, symétrique à prix multiples, asymétrique avec deux participants, asymétrique avec plus de deux participants, ou tournoi dynamique. Le deuxième problème est la rémunération de l’effort individuel: elle doit s’améliorer avec la performance de l’athlète, et la différence de gains entre l’athlète classé 1er et le 2e doit être plus grande que celle entre le 2e et le 3e, et celle-ci plus grande qu’entre le 3e et le 4e, etc. Ceci influence les tactiques sportives dans les épreuves individuelles, dans les duels, et même les choix individuels au sein d’une équipe. Des exemples sont donnés pour le golf, la course à pied, les sports mécaniques, le cyclisme et les e.sports.
Concepts et théories économiques
Les concepts et théories mis en œuvre sont: théorème de Coase, indices de Theil, d’Herfindahl-Hirschmann, de Kendall, de Gini, taille optimale, maximisation du profit, de l’utilité, du revenu ou des victoires, fonction de production, frontière de production, efficience, équilibre économique Walrasien, conjecture de Nash, modèle de déséquilibre, régulation, dérégulation, marchés imparfaits, dualité du marché du travail, salaire d’efficience, équation de Mincer, inélasticité prix de la demande, discrimination par les prix, winner’s curse, théorie des jeux et théorie des tournois
Vous pouvez retrouver les interventions de Wladimir Andreff aux Jéco sur sa page Téco avec 2 conférences en économie du sport