
Par Aurélien Baillon, Professeur, emlyon Business School & GATE, qui interviendra aux Jéco 2025 sur les conférences : Comment assurer les risques climatiques et Impôts locaux : des collectivités de moins en moins autonomes ?
Assurer sa maison contre l’incendie ou l’inondation paraissait évident jusqu’à présent. Demain, de plus en plus de territoires verront des assureurs réduire leur offre, car les sinistres deviendront plus fréquents, plus corrélés et plus coûteux. Sans assurance, les banques prêteront moins. Comment construire sa maison ou lancer une activité sans emprunt ? L’assurance des risques climatiques est un enjeu collectif, avec des conséquences économiques bien réelles pour les régions les plus touchées.
Le rôle classique de l’assurance
Le principe de l’assurance repose sur la mutualisation des risques : chacun paie une petite somme pour se protéger contre une perte potentiellement lourde.
Prenons un exemple simple : l’assurance automobile. Des millions de conducteurs paient chaque année une prime, mais seuls certains auront un accident. Les sinistres sont rares au niveau individuel, les accidents d’un assuré sont indépendants de ceux des autres, et leur fréquence moyenne est prévisible grâce aux statistiques. Ces trois conditions rendent la mutualisation efficace.
La particularité des risques climatiques
Le changement climatique bouleverse ces fondements.
La rareté disparaît : les événements extrêmes se multiplient. Le coût moyen annuel des dommages liés aux sécheresses a doublé entre la période 1989-2016 et 2017-2021 (1,3 milliard €), avant d’atteindre 3,5 milliards € en 2022, selon le ministère de la Transition écologique (Théma Essentiel – avril 2025).
L’indépendance s’efface : les sinistres deviennent simultanés. Une tempête ou une inondation touche des milliers de foyers en même temps.
La prévisibilité se réduit : nous entrons dans une nouvelle ère où les modèles climatiques peinent à anticiper la fréquence et l’intensité des catastrophes. Les données du passé permettent de moins en moins de prévoir les risques à venir.
En réunissant ces trois ruptures, le changement climatique rend le principe d’assurance beaucoup plus fragile. Quand les pertes deviennent massives et synchronisées, la mutualisation ne suffit plus à les absorber.
L’enjeu pour les assurances
Face à cette évolution, certaines compagnies peuvent chercher à limiter leur exposition.
Si un assureur se retire des zones les plus exposées, il réduira son coût moyen, proposera des primes plus basses ailleurs et attirera davantage de clients dans les régions moins risquées. Ce comportement de sélection géographique maximise la rentabilité d’un assureur, mais il a des conséquences négatives pour les autres acteurs qui restent dans les territoires exposés : leurs coûts à eux augmentent, et les primes qu’ils demandent à leurs clients aussi.
Le droit français encadre ces pratiques sans les interdire totalement. Un assureur peut décider de se retirer d’une zone côtière exposée à la submersion, en y appliquant des franchises dissuasives, ou simplement en y faisant moins de publicité.
Cette logique économique crée un dilemme collectif : comment concilier la recherche d’efficacité des assureurs avec la nécessité de préserver la solidarité entre territoires ?
Les enjeux pour l’économie dans son ensemble
L’assurabilité du climat n’est pas seulement une question de protection individuelle. Elle conditionne le fonctionnement de toute l’économie.
Sans assurance, il devient impossible d’obtenir un prêt pour construire ou rénover une maison. Les entreprises des zones à risque auront plus de mal à financer leurs bâtiments ou leurs équipements. Autrement dit, l’assurabilité conditionne le développement économique d’une région : sans couverture, l’investissement ralentit, la valeur des biens baisse et l’activité se déplace vers les régions jugées plus sûres.
Les risques systémiques pour la finance
À plus grande échelle, la question devient macroéconomique. Les banques centrales, comme la Banque centrale européenne ou la Banque d’Angleterre, considèrent désormais le climat comme un risque systémique pour la stabilité financière.
Si les assureurs subissent des pertes massives, ils devront vendre des actifs financiers pour se recapitaliser, ce qui peut amplifier les crises de marché. Si certaines zones deviennent inassurables, elles deviendront aussi infinançables : les banques refuseront les prêts hypothécaires, craignant de ne jamais pouvoir récupérer leur garantie en cas de sinistre. Le risque climatique peut ainsi se transformer en crise immobilière, puis en crise financière.
Éviter ou assumer le risque : un arbitrage collectif
Les sociétés devront arbitrer entre deux approches.
La première consiste à éviter le risque financier : laisser les assureurs ajuster librement leurs offres, au prix de territoires laissés pour compte.
La seconde vise à assumer le risque collectivement : mutualiser une partie des pertes par la réassurance publique, encourager la prévention (digues, urbanisme adapté, reforestation) et instaurer une solidarité financière entre régions.
Le défi des prochaines années sera de trouver un équilibre entre efficacité économique et équité territoriale, pour que l’assurance reste un pilier de la résilience collective.
Assurer le climat, ce ne sera pas seulement calculer des primes ; ce sera décider jusqu’où nous voulons partager le risque pour protéger tout le territoire.