
Par Wladimir Andreff, Professeur honoraire de Sciences économiques, Université Paris 1, intervenant régulier aux Jéco qui nous propose ce billet à l'occasion de la sortie de son ouvrage Sport et économie au XXIe siècle, collection Grands Repères Manuels, La Découverte, 2025, 414 pages, 26€
L’ouvrage analyse les interactions entre le sport et l’économie, l’organisation et la régulation du sport, son financement, et les différents marchés du sport. Le niveau de développement économique détermine les performances sportives et les événements sportifs ont un impact économique. La pratique sportive a des effets directs sur l’industrie des articles de sport et la construction d’infrastructures sportives. Le sport déclenche des externalités économiques positives (éducation, emploi, santé, bonheur) et négatives (corruption, matches truqués, paris frauduleux, dopage). Des politiques publiques encadrent l’économie du sport.
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L’argent a pénétré le sport des siècles avant Jésus-Christ, mais le premier article publié en économie du sport date de 1956. L’ouvrage retrace d’abord les travaux pionniers des premiers économistes du sport, puis l’état actuel des savoirs.
L’analyse économique du comportement des sportifs, des clubs et des ligues sportives
L’économie du sport amateur étudie la consommation de pratique sportive pour tous, l’association sportive à but non lucratif, le financement des clubs amateurs, les donations et le bénévolat sportif.
Les sports d’équipe professionnels organisés en ligues fermées cartellisent l’offre de spectacle sportif et cherchent à gagner de l’argent. Les ligues ouvertes formant un oligopole de clubs dominants qui recherchent les victoires sportives. Il s’ensuit diverses modalités de régulation de la ligue: redistribution des revenus entre clubs, plafonnement salarial, réglementation de l’embauche et des transferts de joueurs professionnels, règles d’entrée d’un club dans la ligue. Dans les sports individuels, des règles stimulent l’effort individuel par des rémunérations distordues vers le haut offertes dans les tournois.
Il existe plusieurs modèles de financement du sport professionnel, le plus adapté aux grands clubs repose sur les revenus retirés des media. De nombreux clubs professionnels sont en déficit et endettés, mais jamais mis en faillite. Ils trouvent toujours des bienfaiteurs pour les renflouer («dopage financier»), ce qu’illustre la crise du football professionnel en France. Cela met en cause la qualité de la gestion et la structure de gouvernance des clubs professionnels et appelle soit la mise en administration forcée, soit un contrôle de gestion renforcé sur les clubs. La valeur des actifs des clubs est tirée vers le bas, attirant des capitaux étrangers dans la propriété des clubs.
Le marché du travail des sportifs professionnels est segmenté et discriminant et, depuis 1995, en grande partie dérégulé. Les inégalités salariales s’accentuent en faveur des joueurs superstars. Malgré sa régulation dans le temps (mercato), le marché des transferts de joueurs est de plus en plus actif, y compris des transferts illégaux de joueurs mineurs de 18 ans. Le marché du spectacle sportif est rarement à l’équilibre, avec des excès de demande pour les matches de haute qualité. Le spectacle sportif nourrit des marchés dérivés: des émissions sportives télévisées, des droits de retransmission, du sponsoring sportif, des paris sportifs.
La dimension macro-économique du sport
Considéré comme un secteur d’activité, le sport noue des relations avec l’économie nationale (internationale) et interagit avec d’autres secteurs.
Le niveau de développement économique d’un pays influence ses performances sportives internationales, différemment dans les pays développés, les pays en développement et les pays post-communistes. Une modélisation macro-économique explique les performances sportives nationales aux Jeux Olympiques et aux championnats du monde. Des modèles prévoient les médailles remportées par chaque nation participante aux J.O.
Les grands événements sportifs internationaux (GESI) font varier la valeur ajoutée dans le pays (région, ville) qui les accueille sur son territoire. Leur accueil a un coût important, toujours dépassé quand le pays hôte est désigné par enchère. Les outils utilisés pour le calcul de leur impact économique sont: multiplicateur Keynésien, multiplicateur dynamique, modèle d’équilibre général calculable. Des biais méthodologiques affectent les études d’impact, critiqués dans cet ouvrage, aboutissant à une surévaluation de l’impact. Des améliorations sont suggérées par une meilleure prise en compte de l’impact sur le commerce extérieur, sur les infrastructures urbaines, sur l’environnement, sur le contexte social et par la mesure des effets intangibles et de l’héritage des GESI. L’analyse coût-avantage des GESI est présentée comme alternative préférable à l’étude d’impact.
L’activité sportive a des effets directs sur l’industrie des articles de sport. Pour ces articles, la demande est versatile, influencée par la mode et soumise au cycle de vie du produit. L’offre est dominée par un oligopole mondial à franges où les firmes évitent la guerre des prix; elles préfèrent des stratégies de différenciation du produit, de diversification de la production, d’innovation, d’exportation, d’investissement direct à l’étranger et de sous-traitance internationale. Le marché des infrastructures sportives est en déséquilibre, peu de stades ont un taux d’utilisation de 100%. La lourdeur de l’investissement dans ces infrastructures conduit à des montages financiers mixtes – partenariats public-privé.
La pratique du sport crée des externalités économiques positives sur les compétences cognitives et l’éducation des sportifs, sur leur employabilité, leur emploi, leur santé, leur bien-être subjectif et leur bonheur, et sur la formation de leur capital social (réseaux de relations et insertion sociale). Des externalités négatives sont les manipulations des compétitions sportives ayant une dimension économique; la corruption des instances dirigeantes du sport; les matches truqués servant de base aux nombreux paris frauduleux, réalisés en ligne. Le dopage se présente comme un dilemme du prisonnier.
Pour conduire des politiques publiques pour le sport, il vaut mieux disposer d’une comptabilité nationale de l’économie du sport pouvant s’appuyer sur: un tableau d’entrées-sorties, un compte de la dépense intérieure brute sportive, un compte satellite européen du sport. Le modeste budget d’Etat des sports est un instrument d’incitation plus que d’intervention. Des collectivités territoriales subventionnent le sport. La fiscalité est aménagée pour le sport, avec des exemptions et des disparités de traitement (nationales et internationales). L’Etat a une politique d’attractivité des GESI, des objectifs de développement durable et une politique de nation branding par le sport. Aux Etats-Unis, le sport est exempté de la loi antitrust, dans l’Union européenne il est soumis à la politique de la concurrence au cas par cas. Des politiques internationales luttent contre les externalités négatives du sport avec plus ou moins d’efficacité – l’ouvrage suggère des règles inédites basées sur la théorie des jeux susceptibles d’être plus efficaces contre le dopage.
Les frontières de l’économie du sport se déplacent ces dernières années grâce au big data: utilisation de l’inférence statistique, d’expériences naturelles, étude des effets des nouvelles règles du jeu introduites dans certains sports, une approche de freakonomics du sport, développement des méthodes expérimentales et de l’économie comportementale (behaviouriste) du sport.
Concepts et théories
Dans les analyses précédentes, plusieurs concepts et théories sont mis en œuvre: arbitrage revenu-loisir, modèle de production du ménage, monopole, cartel, oligopole, théorie des tournois, modèle principal-agent, contrainte budgétaire lâche, excès de demande, marché en déséquilibre, winner’s curse, étude d’impact, analyse coût-avantage, dilemme du prisonnier, théorie des jeux.