
Par Louis Gallois, Co-président, La Fabrique de l'industrie, qui interviendra sur la conférence : Réindustrialiser les territoires
Au niveau macroéconomique, en France et dans de nombreux pays similaires, on observe une diminution de la part de l’emploi industriel dans l’emploi total depuis le milieu des années 1970. Le rebond de l’emploi manufacturier observé entre 2016 et 2024 s’est traduit par une quasi-stagnation de cet indicateur, autour de 10 % depuis lors. Dans certains territoires, l’industrie n’a jamais cessé d’être dynamique ; d’autres en revanche ont perdu leur industrie voire leur attractivité. Une nouvelle géographie industrielle de la France a émergé ; c’est sur elle qu’il convient de s’appuyer désormais.
Une nouvelle géographie de l’emploi industriel
Autrefois fers de lance de l’industrie française, une partie du Nord et de la Lorraine ont progressivement perdu leur dynamisme à partir du milieu des années 1970, période à partir de laquelle a débuté la désindustrialisation française. Certains territoires, dans les Hauts-de-France, en Alsace ou dans l’ancienne région Rhône-Alpes, sont parvenus à se renouveler et à garder une place de premier rang dans les sites industriels français. Les nouvelles régions dynamiques sont la Bretagne, les Pays de la Loire, la Normandie (Gros-Balthazard, 2018 ; Amdaoud et Levratto, 2023). Durant la période 2016-2024, où la France a connu un rebond de l’emploi industriel, ces territoires dynamiques ont connu une création nette d’emplois quasi-continue. Pour d’autres, le rebond a été plus tardif ou plus fluctuant (Karachanski, 2025).
À un niveau territorial encore plus fin, on s’aperçoit que la géographie industrielle est dominée par les villes de taille moyenne et les petites villes très spécialisées. La Vendée, Les Herbiers, Vitré ou encore la vallée de l’Arve sont autant de territoires dynamiques marqués par un chômage faible. À leurs côtés, de grandes zones métropolitaines se démarquent également, comme Grand-Orly Seine Bièvre qui ne compte pas loin de 17 000 emplois industriels, ou Lyon qui affiche clairement sa volonté de devenir « la ville fabricante de demain » (Lejoux et al., 2025).
Un « atlas » de recettes
Il n’y a pas de déterminisme aux trajectoires industrielles. Certes, un territoire spécialisé dans un secteur industriel très dynamique a plus de chances de réaliser de bonnes performances. Cette spécialisation est le résultat de « conditions de base », c’est-à-dire de son histoire (politique ou industrielle), de sa géographie (localisation frontalière, dotations naturelles…), de son environnement socio-économique (les politiques de rééquilibrage territorial) ou encore de son capital social (l’esprit entrepreneurial, les liens locaux de solidarité).
Toutefois, les bonnes performances ne sauraient être expliquées uniquement par la spécialisation : les stratégies déployées par les acteurs locaux comptent également (Granier, 2023). C’est d’autant plus vrai que les entreprises industrielles contribuent doublement à l’emploi, directement et via les effets d’entraînement que leur activité génère sur le tissu local (voir notamment Moretti, 2010). Elles participent aussi, comme d’autres acteurs locaux tels que les élus, les centres de formation ou encore les habitants-salariés, à la mise à profit (ou « activation ») des ressources du territoire et à leur renouvellement, primordial pour pérenniser sa performance. Cette activation se constate lorsque les acteurs sont mobilisés autour d’un objectif commun : l’industrie. La performance des territoires s’explique donc par des « recettes » très différentes, dépendant des conditions héritées et de l’engagement des acteurs locaux, et dont les ingrédients mêlent compétences, foncier, innovation, attractivité, mise en réseau, disponibilité et qualité des infrastructures et financement.
L’effet d’entraînement de l’industrie sur le reste du territoire
Parce que l’industrie est localisée dans des zones périurbaines et rurales, elle est vecteur de cohésion sociale. Rappelons qu’elle est indirectement créatrice d’emplois dans l’ensemble du tissu économique local. Une partie de ces emplois indirects est liée à la sous-traitance et aux activités de services achetées par l’industrie. Deuxièmement, des emplois appelés « induits » sont également créés lorsque la demande adressée aux industriels leur permet d’accroître les salaires, ce qui entraîne une hausse des dépenses des habitants dans des services locaux comme les restaurants ou les coiffeurs. Enfin, d’autres emplois encore peuvent être créés par des effets de proximité, suite à l’accroissement de productivité et de compétitivité des firmes permis par leur localisation dans un même voisinage.
Karachanski (2025) mesure ainsi, sur la période 2007-2023, que l’apparition de 100 emplois exposés à la concurrence (manufacturiers, agricoles ou tertiaires) a indirectement suscité la création de 134 emplois dans les secteurs abrités.
Les prémisses d’une nouvelle géographie industrielle
Le programme Territoires d’industrie, lancé en novembre 2018, peut être considéré comme un début de politique industrielle menée à une échelle locale. Les montants alloués – 1,7 milliard d’euros – surtout si on les compare aux 54 milliards de France 2030 sur une période de cinq ans (Charlet, 2025), ne permettaient sans doute pas d’en faire un levier majeur de réindustrialisation.
Toujours est-il qu’il a mis les acteurs locaux « au cœur du réacteur ». Ce sont en effet les intercommunalités et les industriels qui, ensemble, ont dû construire leur feuille de route locale pour l’industrie (modernisation d’une ligne de production d’une entreprise, création d’un fablab, d’une école de production, etc.). Celle-ci bénéficie de l’accompagnement d’opérateurs de l’État comme La Banque des Territoires ou Action Logement. S’il est difficile de dresser un bilan de ce programme en matière d’emplois créés, il est d’ores et déjà possible de reconnaître qu’il a fait émerger un dialogue entre acteurs économiques locaux dans les territoires labellisés. C’est un des résultats, maintes fois confirmé, de l’observatoire des Territoires d’industrie, conduit en partenariat par La Fabrique de l’industrie, la Banque des Territoires, l’Institut pour la recherche de la Caisse des dépôts, l’Agence nationale de la cohésion des territoires, Intercommunalités de France et Régions de France.
Au-delà de ce nécessaire dialogue, le renouvellement des ressources des territoires et donc de la géographie industrielle suppose des activités innovantes. On sait que l’Île-de-France, l’ancienne région Rhône-Alpes et le bassin toulousain concentrent l’essentiel des activités technologiques. Pourtant, d’autres territoires, à l’instar de l’Alsace (Nadaud, 2022), démontrent aussi une capacité à introduire les technologies 4.0 plus forte qu’ailleurs. Cette capacité doit être diffusée à un plus grand nombre de territoires. L’innovation locale peut aussi être organisationnelle et sociale : de nouvelles formes de collaborations peuvent favoriser la redynamisation de territoires. C’est le cas à Romans-sur-Isère, capitale historique de la chaussure mais en déclin, où les acteurs du secteur passent des commandes en commun pour distribuer leurs chaussures à travers une gouvernance et un label spécifiques au territoire.
Bibliographie
Amdaoud, M., & Levratto, N. (2023). Territoires d’industrie: hétérogénéité et convergence. Revue d'économie industrielle, 181182(1), 199-229.
Charlet, V. (2025). Les leçons du programme «Territoires d’industrie». L'Économie politique, 106(2), 27-37.
Frocrain, P., & Giraud, P.-N. (2016). Dynamique des emplois exposés et abrités en France. Les Notes de La Fabrique (17), Presses des Mines.
Granier, C. (2023). Refaire de l’industrie un projet de territoire. Les Notes de La Fabrique (44). Presses des Mines.
Gros-Balthazard, M. (2018). L’avenir productif des territoires industriels: analyse de la diversité des trajectoires économiques locales (Thèse de doctorat en aménagement de l’espace, Université Grenoble Alpes).
Karachanski, D. (2025). Comment l’industrie créé de l’emploi aujourd’hui. Les Notes de La Fabrique (57). Presses des Mines.
Lejoux, P., Linossier, R., Abihissira, O., Nugue, T., Bouyssière, A. et Richa, G. (2025). Concilier développement productif et transition écologique – L’aménagement de la métropole fabricante à Lyon. Cahier Ville productive du PUCA.
Nadaud, E. (2022). Alsace centrale: un territoire de culture industrielle. Les Docs de La Fabrique (17). Presses des Mines.