
Par Caroline Granier, Directrice des études, La Fabrique de l’industrie, qui interviendra sur les conférences : Réindustrialiser les territoires et Économie circulaire : l'exemple du textile
Les modèles circulaires représentent un moyen pour les entreprises de participer à la transition écologique tout en y trouvant un relais de croissance. Néanmoins, il existe un certain nombre d’obstacles à leur passage à l’échelle dans l’industrie, qui sont mis en évidence dans l’ouvrage Industries circulaires-Esquisse d’une transformation. Nous examinons ici le cas particulier de l’industrie textile.
L’approvisionnement en matières premières doit être sécurisé
La première des difficultés que rencontrent les acteurs du circulaire est la gestion de la variabilité des matières premières, recyclées ou de seconde main, qui seront réinjectées dans le processus de production. Cette variabilité concerne tout autant la qualité et la quantité que la pérennisation du gisement. S’agissant de la qualité, les matières premières présentent des niveaux différents d’usure et de cassure puisqu’elles proviennent de sources différentes, ce qui rend difficile la standardisation des biens et donc la production en grands volumes. Quant à la quantité de matières premières secondaires disponibles, elle dépend du volume créé par les entreprises linéaires puis rejeté par ces mêmes entreprises ou les consommateurs. Enfin, le gisement de matières doit être suffisamment pérenne pour assurer une production continue sur le temps long.
Dans le cas du secteur textile, ce qui freine le réemploi, la réutilisation ou le recyclage de ces déchets est tout d’abord la qualité des vêtements. Certains textiles ne peuvent pas être réexploités par l’industrie tant leur qualité est médiocre ou que leur constitution avec plus de deux matières rend complexe voire impossible le recyclage. En outre, dans le cas de certaines matières synthétiques, il faut encore investir dans la R&D pour trouver un process permettant de les recycler.
La question du gisement de textiles (vêtements, linge de maison, etc.) semble à première vue moins problématique puisque, selon une enquête de l’Ademe et de l’ObSoCo sur les habitudes d’achat des Français en matière d’habillement, le stock dormant de vêtements (achetés il y a plus de trois mois et portés moins de deux fois) se situe aux alentours de 120 millions d’unités. En 2023, 267 899 tonnes de déchets textiles ont été collectées en 2023 en France par la filière à responsabilité élargie du producteur (REP) des textiles d’habillement, linge de maison et chaussures selon l’Ademe (2024). Toutefois, cette grande quantité suppose d’avoir la capacité de la traiter. Or, malgré l’existence d’une filière dédiée, cette capacité est déficitaire. Et cela constitue un second obstacle.
La nécessaire constitution de filières et d’écosystèmes
La construction d’un système d’acteurs autour de la collecte, de l’échange et de la réutilisation des matières et des produits constitue en effet une dimension critique du succès des projets circulaires. Les filières REP ont été créées par la réglementation, selon le principe du pollueur-payeur. Les entreprises (fabricants, distributeurs ou importateurs) qui mettent sur le marché pour la première fois un produit visé par l’une d’elles sont ainsi responsables de la prévention et de la gestion des déchets qui en sont issus. Elles peuvent développer ces fonctions en interne (en faisant de l’écoconception et du recyclage) ou passer par un tiers, appelé éco-organisme, qui se chargera de choisir des entreprises pour la collecte et le tri des déchets.
La filière REP textile figure parmi les plus anciennes – elle a été créée en 2008 – et est actuellement gérée par l’éco-organisme Refashion, financé par les marques françaises de l’habillement. La filière fait face aujourd’hui à un problème de traitement des textiles collectés : alors que les stocks de textiles collectés ne cessent d’augmenter, les organisations en charge de la collecte et du tri comme les relais d’Emmaüs n’ont plus l’espace de stockage suffisant ni les capacités de tri. Cet exemple montre que l’existence de filière REP ne peut pas être l’unique solution à la constitution de système d’acteurs.
Celui-ci peut au contraire prendre une variété de formes organisationnelles et impliquer une grande diversité d’intervenants. Parmi eux figurent notamment les partenaires publics (État, agences de l’État, collectivités territoriales) qui, par l’intermédiaire des marchés publics, des appels d’offres et des subventions, peuvent à la fois soutenir les investissements nécessaires au développement de nouveaux business models et être porteurs d’une nouvelle demande. Des réseaux peuvent émerger aux niveaux national et local afin de mettre en relation les acteurs privés, organiser des groupes de travail, porter les intérêts locaux à un échelon supérieur.
La lente transformation de la consommation
L’évolution de la consommation de biens circulaires est lente. Pour preuve, la part de la réparation dans la consommation de biens domestiques est passée de 26 % à 27 % entre 1990 et 2022 selon les chiffres du SDES. La part des Français déclarant consommer un produit avec un label écologique est quant à elle passée de 45 % en 2010 à 54 % en 2023. Dans le secteur de l’habillement, cette part est seulement de 17 % selon l’enquête de l’Ademe et de l’ObSoCo. Surtout, bien que l’achat et la vente de seconde main se soient développés dans l’habillement, ces nouveaux comportements alimentent en réalité la consommation de vêtements supplémentaires : un tiers des gains monétaires réalisés grâce aux achats d’occasion est ainsi utilisé pour acheter d’autres vêtements d’occasion ou des vêtements plus chers ou neufs (Ademe/ObSoCo). En outre, la consommation de vêtements faits à partir de matériaux recyclés qui sont, par nature, plus chers que les vêtements fast fashion ou de seconde main, progresse peu. Plus généralement, le recyclage et le réemploi de textiles font face à un manque de débouchés sur le marché international.
Bibliographie
ADEME. ObSoCo. (2025). Analyse des pratiques liées aux achats de produits d’habillement.
Granier, C., Cathelat, S., Richa, G. et Tessier, J. (2025). Industries circulaires. Esquisse d’une transformation. Les Notes de La Fabrique, Presses des Mines.
Leger, Manon., ADEME. (2024). Filière des Textiles d’habillement, linges de maison et chaussures : données 2023. Bilan annuel.