L’économie régénérative, une utopie ?

Par Gildas Barbot, CERAG - Université Grenoble Alpes Membre de l’équipe d’organisation des Rencontres de l’Economie Régénérative (Lyon, les 7 et 8 novembre 2025)

Si une majorité d’Etats, d’institutions et d’entreprises s’évertue à rendre l’économie soutenable, les résultats sont jusque-là décevants. Il n’est qu’à voir la trop lente décarbonation de l’économie mondiale (GIEC, 2022). Dans ce contexte, parler d’économie régénérative peut sembler décalé. Un oxymore même, puisqu’on finit par se faire à l’idée que produire rime avec détruire.

Etonnamment, le concept d’économie régénérative n’est pas issu des sciences économiques mais de diverses disciplines : architecture, design, sciences du vivant. L’intuition portée par ce concept est double : la première est qu’à l’heure où le Planetary Boundaries Science Lab, nous annonce que désormais sept des neuf limites planétaires sont franchies, il ne suffit plus de ne pas dégrader les écosystèmes mais il faut les réparer pour préserver les conditions d’habitabilité de la planète.  Deuxièmement, l’économie et la société dans son ensemble se sont déconnectées du « vivant », alors qu’elles en dépendent inexorablement. La vision mécaniste qui réduit la nature à une simple ressource, aboutit à une impasse. En effet, si le socle écologique se fissure, c’est toute l’économie qui s’effondre. Les tentatives de valorisation monétaire des services écosystémiques convergent autour de l’idée qu’ils valent sensiblement plus que le PIB. Qu’adviendra-t-il quand ces services – délivrés gratuitement- ne seront plus rendus en raison de la crise écologique ? Il n’est plus question de protéger la biodiversité parce que c’est bien, mais parce que c’est vital pour l’humanité. L’approche régénérative propose donc de réconcilier l’économie et le vivant. 

Le concept d’économie régénérative a été défini dans le cadre d’une spécification AFNOR. Ainsi, la Spec 2315 présente l’économie régénérative comme un « modèle d’activités agissant pour l’intégrité du vivant, humain et non-humain, et soutenant la vitalité des écosystèmes écologiques et sociaux avec lesquels il co-construit, dans une spatialité définie. Sa création de valeur se caractérise par une prospérité écologique, sociale et économique, en intégrant le renouvellement continu, en qualité et en quantité, des matériaux, de l’énergie, des ressources naturelles et des capacités vivantes humaines et non-humaines ». La référence au vivant n’est pas nouvelle puisque les sciences de gestion avaient déjà développé différentes approches s’en inspirant : économie circulaire, biomimétisme, permaéconomie… Mais l’émergence de l’économie régénérative comme concept intégrateur est l’occasion de dépasser ce foisonnement d’approches.

L’économie régénérative s’incarne par des expérimentations locales, à l’échelle de collectifs, d’entreprises ou de territoires, et suscite une mobilisation remarquable, à l’instar des Conventions des Entreprises pour le Climat (CEC) ou du collectif d’associations GenAct lancé en 2025. L’approche régénérative est systémique et promeut la diversité afin d’appréhender la complexité du réel, non réductible à des modèles simplistes ou des approches mono-disciplinaires. C’est la raison pour laquelle l’émergence de cette notion convoque une pluralité d’expertises, d’initiatives et d’approches disciplinaires. L’article de Laurence Lehmann-Ortega et Sarah Dubreil (2025) énonce ainsi les 7 attributs qui caractérisent l’approche régénérative de l’économie.

Quelle peut être la place des approches régénératives dans les sciences économiques ? Elle permet de questionner la définition de l’économie que propose Lionel Robbins (1932) : une science qui étudie l’allocation de ressources rares entre des usages alternatifs pour satisfaire des besoins infinis. En effet, l’économie régénérative prend acte de la finitude des ressources. Cela se traduit par l’adoption d’une conception forte de la durabilité, où il n’est plus possible de négocier avec le réchauffement climatique ou de croire qu’on peut compenser les pertes de biodiversité. L’économie régénérative reconnait donc la nécessité d’une sobriété choisie. Selon les secteurs, il faut alors penser le défi de la redirection écologique voire du renoncement. 

Comment cette économie régénérative s’incarne t’elle concrètement ? Elle inspire la démarche de reeingenering des business models qu’entreprennent les entreprises engagées dans la CEC. Ces-dernières sont invitées à inscrire leur activité dans une trajectoire régénérative par le biais d’une feuille de route. Le cabinet LUMIA, propose plusieurs études de cas d’entreprises engagées dans cette transition et une synthèse récente vient d’être publiée : l’entreprise Régénérative (2025) par Niels de Fraguier et Stephen Vasconcellos. La BPI promeut désormais l’approche régénérative, signe d’une institutionnalisation en cours du concept. Toutefois, rares sont les entreprises réellement régénératives d’un bout à l’autre de leur chaîne de valeur. Si certains modèles agricoles sont potentiellement régénératifs, les activités industrielles ou de services sont plus complexes à rendre régénératives.  Il faut donc procéder par étape et passer de modèles « Business as Usual » non soutenables, à des business model responsables, et innover pour qu’ils deviennent régénératifs à terme. En effet, pour beaucoup d’entreprises, l’innovation de rupture se joue désormais dans leur capacité à re-définir un business model qui soit respectueux des limites planétaires et des planchers sociaux (sustainable business model innovation)

Les économistes s’emparent à leur tour de l’approche régénérative pour l’intégrer dans leur cadre d’analyse. Une première synthèse du Sustainable Development Solutions Network Switzerland à l’université de St. Gallen (2024) présente l’économie régénérative comme « Un système holistique et dynamique qui favorise le renouveau, la restauration, la préservation et des impacts nets positifs à travers les systèmes écologiques, économiques et sociaux, nécessitant une transformation en profondeur des individus, des organisations et des sociétés.» Cette définition aux accents programmatiques dessine une nouvelle façon d’envisager les choix économiques pour les réencastrer dans les limites planétaires et restaurer le capital naturel, bien commun indispensable à une vie digne pour tous.

Si l’économie régénérative nous bouscule par sa lucidité face aux défis de la transition, elle propose un nouveau paradigme fondé sur le vivant qui permet d’envisager une économie réellement soutenable. 

Gildas BARBOT- Université Grenoble Alpes, Grenoble INP, CERAG, 38000 Grenoble France

Membre de l’équipe d’organisation des Rencontres de l’Economie Régénérative (Lyon, les 7 et 8 novembre 2025)

 

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