Andreff Wladimir (Professeur honoraire de Sciences économiques, Université Paris 1) a reçu le Prix AFSE des meilleurs livres d'économie à destination des étudiants catégorie "manuel" 2026. Il présente ici son ouvrage primé.
Vous pouvez également lire son billet sur le blog de l'afse : Le sport, champion toutes catégories… des défaillances de marché
Ce manuel s’appuie sur la littérature existante en économie du sport, largement anglophone, couvrant la micro-économie des comportements sportifs individuels (ou en équipe), soit 80% de la littérature fondée sur l’économétrie des données individuelles, puis la macro-économie et la politique économique appliquées au sport.
Il reprend les analyses accumulées depuis les années 1980 portant sur l’organisation du sport en ligues (cartels) et leur régulation – redistribution des revenus, plafonnement salarial, mobilité régulée des clubs et des joueurs. Selon qu’elle est fermée ou ouverte, une ligue est un monopole ou un oligopole coordonné sur le marché de son produit, le spectacle sportif, et un monopsone sur le marché de son principal input, le talent (travail) sportif. En découle l’analyse d’un marché du travail segmenté au profit des superstars, à fortes inégalités salariales, souvent en déséquilibre, et des marchés dérivés de son produit principal, à savoir les émissions de sport télévisé, les droits de retransmission du spectacle sportif à la télévision, le sponsoring sportif et les paris sportifs.
Les chapitres plus macro-économiques traitent du financement et de la gouvernance du sport, de la valeur des actifs et de la propriété des clubs sportifs, de la corrélation entre le niveau de développement économique d’une nation et ses performances sportives, de l’impact économique des grands événements sportifs internationaux (GESI), des effets directs de l’activité sportive sur l’industrie des articles de sport et sur les infrastructures et les gros équipements sportifs, et des externalités économiques du sport, positives et négatives.
Les politiques publiques visant le sport comportent une comptabilité nationale de l’économie du sport, le financement public et la fiscalité du sport, les effets des crises et de la politique conjoncturelles sur le sport, les objectifs de développement durable dans le sport, l’exemption du sport de la politique anti-trust (USA) et l’exception sportive au cas par cas vis-à-vis de la politique de la concurrence de l’Union européenne, enfin les politiques de sauvegarde de l’intégrité du sport, avec les mesures anti-corruption, la détection et la sanction des matches truqués et des paris frauduleux, et la lutte anti-dopage.
Deux chapitres de cet ouvrage ne se retrouvent dans aucun manuel anglo-saxon, d’une part une histoire de la pensée en économie du sport (aux USA, en Europe et en France), d’autre part une analyse économique du sport amateur présentant la consommation sur un marché segmenté de la pratique sportive, le modèle sportif associatif à but non-lucratif, la structure du financement des clubs amateurs, et les donations en monnaie et en temps – le bénévolat sportif – dont ils bénéficient.
Quelques thèmes spécifiques ou faisant l’actualité confèrent une originalité de contenu par rapport à la douzaine de manuels anglo-saxons disponibles. La crise du football européen, qui dure depuis deux décennies, est entretenue par une contrainte budgétaire ‘lâche’ (à la Kornaï), semblable à celle des firmes des pays ex-communistes, perpétuant les déficits et l’endettement des clubs et traduisant une faible gouvernance et une mauvaise gestion de nombreux clubs de football professionnel. Dans le cas français, la crise est aggravée, surtout depuis 2020, par la winner’s curse [1] qu’illustre parfaitement l’affaire Mediapro: dans leur concurrence les media surenchérissent lors de l’enchère ouverte par la ligue pour l’acquisition des droits de retransmission du football jusqu’à un niveau tel qu’ils n’ont pas les moyens de verser les droits qu’ils se sont engagés à payer. D’où la faillite ou le retrait du media incapable de payer des droits trop élevés par rapport aux revenus retirés des abonnements des supporters, laissant la ligue du football professionnel financièrement exsangue.
La modélisation des déterminants économiques de la performance sportive d’une nation peut mobiliser jusqu’à une quinzaine de variables parmi lesquelles on trouve toujours la population et le PIB de la nation et le fait qu’elle soit (ou pas) le pays hôte de la compétition sportive internationale. Une fois les variables testées comme explicatives, de tels modèles peuvent faire des prévisions des performances sportives lors des prochains GESI. Notre modèle a prévu 88% de la distribution des médailles olympiques entre nations aux Jeux de Pékin 2008. Enrichi de quelques autres variables, la prévision a atteint 95% des performances observées aux Jeux de Tokyo 2021 et de Paris 2024. A chaque fois, 5% des résultats sportifs (pour une dizaine de pays) sont imprévus. Utilisé comme benchmark, le modèle permet de déceler les nations qui ont sous-performé (l’équipe de France aux Jeux de Tokyo 2021) ou surperformé (la France aux Jeux de Paris 2024). Le modèle n’a pas prévu la victoire, en nombre de médailles, de la Russie aux J.O. d’hiver de Sotchi 2014. Mais, après disqualification de 11 athlètes russes pour dopage, la Russie a été reléguée au rang (4e) prévu par le modèle.
L'accueil des GESI n’est pas une affaire rentable pour le pays hôte. Tous les J.O. d’hiver et d’été se sont soldés par un déficit, sauf ceux de Los Angeles 1984. Ils sont attribués par le Comité International Olympique (CIO) par enchère entre des villes candidates. Celles-ci surenchérissent entre elles, chacune sous-estimant certains coûts, afin d’être élue ville hôte par le CIO. Encore la winner’s curse : toutes les villes hôtes ont vu leurs coûts dépassés, en moyenne de 100%, entre leur dossier de candidature et leur coût final sept ans après. La seule exception au dépassement des coûts en 1984 est dû à ce que Los Angeles était candidate unique, pas d’enchère, exception qui confirme l’analyse économique. Le CIO préfère d’autres explications du dépassement des coûts: la mauvaise gouvernance de l’accueil des JO par les décideurs politiques de la ville hôte et des conflits d’intérêts (au pire de la corruption comme à Sotchi 2014). Il n’empêche que le CIO abandonne l’attribution par enchère pour une désignation simultanée de deux villes hôtes (en 2017 de Paris 2024 et Los Angeles 2028) ou pour l’accompagnement des candidates jusqu’à l’abandon de toutes sauf une (Brisbane 2032) ou pour une négociation de gré à gré avec l’une des candidates (Alpes 2030).
Il est démontré, économétrie à l’appui, que la pratique sportive a des effets positifs sur les compétences cognitives, améliore les notes des étudiants aux examens, amoindrit les difficultés relationnelles des élèves, insuffle l’estime de soi, facilite le retour à l’emploi, garantit un salaire plus élevé, augmente l’espérance de vie, diminue les risques de maladies cardio-vasculaires et liées à l’obésité, réduit l’absentéisme au travail, améliore la productivité, est bénéfique à la santé des personnes âgées, augmente le bien-être subjectif et le bonheur, renforce les relations interpersonnelles et le réseau social du sportif, et est positivement associée au fait de voter aux élections. Du côté négatif, on observe dans le sport des maquillages comptables, des honoraires occultes, des mouvements de fonds vers les paradis fiscaux, de l’évasion fiscale, du blanchiment d’argent sale, de la corruption dans les instances dirigeantes du sport, des matches truqués, des paris sportifs en ligne frauduleux et du dopage.
De nouvelles frontières s’ouvrent à l’économie du sport grâce à l’inférence statistique à partir de vastes bases de données (exemple: la détection des trucages), à des expériences naturelles et à la freakonomics [2] du sport. Le sport est utilisé pour tester les théories économiques en laboratoire d’économie expérimentale, la théorie des jeux étudie les tactiques individuelles en compétition sportive et l’approche behaviouriste du sport s’inspire de Kahneman et Tversky.
Pour aller plus loin : vous pouvez également voir ses interventions aux Jéco à partir de sa page sur le site.
note de bas de page
1 Ou « malédiction du vainqueur de l’enchère ».
2 Economie des bizarreries du quotidien (Stephen Levitt).