Le Capital et le Travail

Par Patrick Artus qui interviendra sur les conférences des Jéco 2022 : "Le partage capital/travail"

La question du partage de la valeur entre salariés et entreprises (capitalistes) est centrale dans le débat de politique économique, particulièrement en France. Mais ce débat est plus complexe en France que dans d’autres pays de l’OCDE, puisqu’il faut en France distinguer clairement entre les inégalités de revenu et les inégalités patrimoniales.

Le rôle massif des politiques redistributives en France

Il est très intéressant de comparer les inégalités de revenu avant politiques redistributives (transferts sociaux, impôts progressifs) et après politiques redistributives en France. Avant redistribution, les inégalités de revenu (qu’on mesure par l’indice de GINI) sont très élevées par rapport aux autres pays européens ou de l’OCDE (graphique 1).

Mais, après politiques redistributives, les inégalités de revenu sont faibles en France par rapport aux autres pays (graphique 2).

Cela montre que la France a déjà mis en place un niveau très élevé de redistribution, qui nécessite pour être financé une pression fiscale très élevée, en particulier sous la forme de cotisations sociales.

Cela génère un cercle vicieux pour financer la redistribution, la taxation des salaires est forte, ce qui a un effet négatif sur l’emploi, et augmente à nouveau les inégalités.  

Absence d’anomalie dans le partage des revenus

La France est ici très différente des autres pays de l’OCDE.

En moyenne, dans l’OCDE, le partage des revenus s’est déformé très fortement au détriment des salariés (avec des salaires réels augmentant beaucoup moins vite que la productivité, graphique 3), alors qu’en France le partage des revenus est resté très stable, graphique 4.

Il est donc difficile de défendre l’idée qu’il faut augmenter l’ensemble des salaires en France, idée très facile à défendre par exemple aux États-Unis.

On voit donc au total que la marge d’actions sur les inégalités de revenu est assez faible en France : il n’y a pas d’anomalie macroéconomique dans le partage des revenus ; les politiques redistributives sont déjà de très grande taille.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas corriger les situations les plus choquantes : les très bas salaires dans certaines branches d’activité (distribution, agroalimentaire, restauration, nettoyage, santé) ; l’inégalité des salariés, selon la taille de leurs entreprises, en ce qui concerne l’accès à l’intéressement et à la participation. Mais il n’y a pas d’anomalie macroéconomique dans la formation des salaires.

L’effort devrait donc être concentré sur les plus bas salaires, sur les ménages les plus modestes. Compte tenu de leur structure de consommation, ce sont eux qui souffrent le plus de la hausse des prix de l’énergie, de l’alimentation, du coût du logement.

La question beaucoup plus grave des inégalités patrimoniales

Si les inégalités de revenu, après redistribution, sont faibles et stables en France, il n’en est pas de même pour les inégalités patrimoniales, qui sont fortes et en hausse (graphique 5).

Les raisons de cette hausse et de ce niveau élevé des inégalités patrimoniales sont connues. Il s’agit d’abord de la hausse forte des prix des actifs (actions, immobilier, valeur des entreprises), liée aux politiques monétaires en moyenne expansionnistes ; il s’agit ensuite de la transmission entre générations du patrimoine par l’héritage (aujourd’hui, 60 % du patrimoine est hérité, et cette proportion augmente rapidement).

Il faut éviter de transformer la France en une économie de rentiers, pour des raisons liées à la fois à l’équité et à l’efficacité. Équité bien sûr avec la croissance très forte des inégalités patrimoniales. Mais aussi efficacité puisqu’une économie de rentiers est peu dynamique, l’enrichissement n’étant plus lié à l’effort, à la création d’entreprises, mais simplement à la détention des actifs dont les prix augmentent et à l’héritage.

Comment réduire les inégalités patrimoniales ?

Le diagnostic est donc assez clair : les inégalités de revenu ont été fortement réduites déjà par les politiques redistributives, le partage des revenus ne s’est pas déformé. Par contre, les inégalités patrimoniales fabriquent une société inefficace et injuste de rentiers. Comment alors combattre les inégalités patrimoniales ?

Il existe d’abord deux possibilités fiscales : une taxation de la richesse pendant la vie (ISF) ou à la transmission (taxation accrue des grands héritages). Mais on connaît les difficultés : découragement de l’innovation et de la création d’entreprises si la taxation du capital est trop élevée (graphique 6) ; forte impopularité de la taxation des héritages ; nécessité en France de multiplier le nombre d’ETI (Entreprises de Taille Intermédiaire) familiales (il y en a 5 000 en France, 15 000 en Allemagne, 12 000 en Italie) qui se transmettent d’une génération à l’autre par l’héritage. On sait que les ETI familiales, souvent industrielles, créent des emplois et délocalisent peu.

Il reste alors une possibilité non fiscale qui est de faire bénéficier le plus grand nombre des possibilités d’enrichissement patrimonial. On peut d’abord construire des produits d’épargne investis dans les entreprises (en actions, en Private Equity), de rentabilité élevée mais de risque contrôlé, qui permettent aux Français modestes d’investir leur épargne aussi dans des produits financiers qui les fassent bénéficier de la hausse de la valeur des entreprises.

On peut ensuite développer fortement l’actionnariat salarié. Aujourd’hui, 3,6 % du capital des entreprises du CAC 40 appartient à leurs salariés. Ne pourrait-on pas programmer d’amener cette proportion à 10 ou 15 %, comme c’est le cas dans certaines entreprises ? Cela ferait bénéficier les salariés de la hausse de la valeur de ces entreprises et en même temps changerait leur gouvernance avec le poids accru des salariés actionnaires.

Pour les plus petites entreprises, on peut envisager de distribuer des actions sans droit de vote pour maintenir le pouvoir de décision des dirigeants-propriétaires.

Il va donc falloir faire preuve d’imagination pour éviter la hausse perpétuelle des inégalités patrimoniales et la société bloquée qui en résulterait.

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